Les classes moyennes changent-elles la donne en Afrique ?

par Pierre Jacquemot

Dans quelle mesure la vitalité économique enregistrée par l’Afrique pendant la décennie 2000, associée à son dynamisme démographique, y modifie la donne sociale ? Certains indices conduisent à affirmer que l’on assiste à l’émergence de « classe(s) moyenne(s) ». Elle symbolise la sortie de la grande pauvreté, l’accession à une certaine prospérité. Au plan politique, les groupes émergents mieux éduqués peuvent pousser à l’évolution des institutions démocratiques. Certains pensent qu’un cercle vertueux peut s’enclencher avec le double phénomène classes moyennes et urbanisation : les consommateurs seront plus nombreux et les marchés gagneront en taille, la construction immobilière connaîtra un boom, comme la bancarisation de l’économie. D’autres pensent que, de plus en plus individualistes et consuméristes, les classes moyennes pourraient être une source d’acculturation et de perte des valeurs de solidarité.




Cartes et photos associées
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Dans la banlieue est de Nairobi, à près de 45 minutes du centre-ville, la construction d’un important parc immobilier (second plan) s’achève et les appartements sont déjà mis en vente. L’accès au logement est de plus en plus difficile pour les classes moyennes kenyanes avec la flambée des prix de l’immobilier. Une seule solution, s’éloigner du centre-ville. Néanmoins, certains groupes sociaux qualifiés de « classes moyennes hautes » trouvent dans un habitat privilégié et protégé, constitué d’immeubles de standing, de quartiers résidentiels et de centres administratifs et commerciaux, un espace urbain distinctif du reste de la population.

Photo de Brice Bardeletti, Nairobi, Kenya, juin 2009.

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Évolution prévisible de la population urbaine solvable et des dépenses de consommation en Afrique (1980-2040)

Ces projections graphiques sont le fruit d’un travail d’estimation réalisé par Proparco en 2011. Sont estimées l’évolution de la population globale en Afrique subsaharienne, puis celle de la population urbaine, et enfin ce que pourrait être la part de la population urbaine qualifiée de « potentiellement solvable ». L’augmentation exponentielle de la population urbaine solvable qui atteindra en Afrique presque 250 millions de personnes en 2040 va irrésistiblement pousser à la hausse la courbe des dépenses de consommation. Par voie de conséquence, seront – enfin – ouvertes d’importantes perspectives pour le croissance et la diversification des marchés intérieurs en Afrique et pour un développement plus « endogène ».

Source : Proparco, présenté par Luc Rigouzzo lors de la conférence Afrique CIAN/MOCI, janvier 2012.

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Catégorisation des classes sociales par les revenus en Afrique, 2010

Ce graphique montre le pourcentage de population de cinq catégories statistiques, définies par la Banque africaine de développement, par rapport à la population totale et au revenu total. D’après ces données, construites par la BAD, les « riches », gagnant plus de vingt dollars par jour, représentent 4,8 % de la population totale et se partagent 18,8 % des revenus. Les « pauvres », gagnant moins de deux dollars par jour, représentent quant à eux 60,9 % de la population totale et ne se partagent que 36,5 % de la richesse. Ce paradoxe éclaire inéluctablement sur les inégalités sociales existantes en Afrique, où les trois catégories, classes moyennes inférieures, classes moyennes supérieures et « riches », représentent environ 18 % de la population aisée qui se partagent environ 40 % des revenus, alors que 82 % des floating class (de deux à quatre dollars par jour) et des « pauvres » ne se partagent que les 60 % restant.

Source : Banque africaine de développement (2011), The Middle of the Pyramid. Dynamic of the Middle Class in Africa, Tunis.

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Évolution probable des classes moyennes et des populations pauvres en Afrique (2000-2060)

Parmi les projections d’avenir, certaines sont très optimistes, comme celle présentée par la Banque africaine de développement (BAD) sous le thème « Reconquérir le futur ». Très volontariste, cette image à l’horizon 2060 pour « une Afrique brûlant ses vaisseaux », est calée sur une croissance de l’Afrique qui devrait rester supérieure à 5 % par an pendant la période 2010-2060, permettant à certains de devenir des pays à revenu intermédiaire supérieur. L’une des conséquences de cette croissance économique vigoureuse attendue à long terme sera, selon la BAD, le gonflement de la «classe moyenne », une catégorie hétérogène représentée par les populations gagnant de deux à vingt dollars par jour. Elle devrait connaître une croissance lente mais régulière, pour dépasser les 40% en 2060 de la population totale. Inversement, le taux de pauvreté devrait diminuer pour les populations en-dessous du seuil de 1,25 dollar par jour et qui ne devraient représenter qu’un tiers de la population totale en 2060. En revanche, le franchissement du deuxième seuil (situé en deçà de deux dollars) restera difficile et plus de 15 % de la population restera dans une zone tampon, sans parvenir à entrer dans la « petite prospérité ».

Source : Finances et développement, FMI, décembre 2011

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