Classe(s) moyenne(s) : une revue de la littérature

par Dominique Darbon

Par leur hétérogénéité, les divers groupes intermédiaires s’affirment plutôt par défaut, entre « ni vraiment pauvre, ni vraiment riche ». L’abondante littérature consacrée au(x) classe(s) moyenne(s) montre qu’il n’y a aucun effet systématique et automatique à attendre de cette catégorie en Afrique en tant que telle. Il s’agit pourtant d’un objet de recherche fondamental, parce qu’il permet à la fois de dévoiler des dynamiques sociales nouvelles qui agissent aussi bien sur l’économie que sur le politique et qui transforme durablement la manière de penser le développement et l’aide sur le continent.




Cartes et photos associées
des-classes-moyennes-sorties-de-la-precarite

Cette planche de la bande dessinée Aya de Yopougon (vol. VI) illustre les classes moyennes installées (au-dessus de la floating class), c’est-à-dire sorties de la précarité et ayant construit une certaine aisance. L’environnement domestique et les manières d’être des personnages témoignent de ce style de vie nouveau et de ses marqueurs (meubles, habillement, salon, télévision, cadres et décoration). Elle montre le positionnement de ces groupes moyens dans la structure sociale : l’inquiétude du père en voyant sa fille vient de ce que le « Didier » en question provient d’une famille très aisée (riches) vis-à-vis de laquelle le père se sent en décalage et en infériorité. Ainsi, se perçoit la définition en négatif de la classe moyenne « ni riche, ni pauvre » et par défaut (l’appartenance n’est pas affirmée comme une identité positive mais comme un état à préserver). Enfin, apparaît clairement la place centrale des projets éducatifs extra-africains pour les classes moyennes et leurs liens persistants avec la solidarité familiale et les réseaux de dépendants.

M. Abouet, C. Oubrerie, Aya de Yopougon, Gallimard, 2007, vol. VI, p. 59.

classes-moyennes-et-petite-prosperite-au-prisme-de-la-bd

Dans cette planche de la bande dessinée Aya de Yopougon (vol. III), Hervé et Adjoua, deux amis de Aya, dévoilent deux types de classes moyennes de petite prospérité : l’« héritière » (Adjoua) issue d’une famille déjà en situation de petite prospérité, cherche sa voie et du capital pour lancer son petit commerce dans une logique financière d’emprunts et de remboursement à terme ; et le « néo » Hervé, laissé pour compte, sans éducation mais qui réussit à accumuler des capitaux petit à petit à partir de son activité privée (réparation de voitures) et les utilise dans une logique de bon sens (logique de l’extensif consistant à placer son argent dans une autre activité) via un réseau social. Cette planche du troisième album est révélatrice de pratiques de sortie de pauvreté incrémentales. Accumulation progressive de moyens, investissements via des réseaux de sociabilité et adoptions éventuelles de pratiques nouvelles plus proches du secteur de l’économie formel (ici la banque) conduisant à échapper à ce que Polyani appelle l’encastrement de l’économie.

M. Abouet, C. Oubrerie, Aya de Yopougon, Gallimard, 2007, vol. III, p. 107.

lexistence-de-classe-moyenne-nabolit-pas-lextreme-pauvrete

Poids relatif de la classe moyenne et de la population en-dessous du seuil de pauvreté

La pauvreté monétaire focalise l’attention. Le seuil d’extrême pauvreté est défini comme le niveau de revenu disponible au-dessous duquel les membres d’un ménage ne peuvent pas couvrir un niveau jugé minimal de consommation alimentaire. Ce seuil est fixé à 1,25 dollar par jour et par personne. Au cours de la période 1981-2011, la part de la population concernée par l’extrême pauvreté en Afrique subsaharienne a reculé, passant de 51,5 % à 47,5 %. Mais la population totale s’étant fortement accrue, le nombre de personnes extrêmement pauvres a augmenté sensiblement, passant de 205 à 400 millions. En pratique, il n’est pas aisé de dire qui doit être considéré comme « pauvre ». À part une petite couche sociale très riche et une « classe moyenne » en formation, beaucoup se perçoivent eux-mêmes comme appartenant à une catégorie sociale indéfinie mais le plus souvent victime des risques systémiques (alimentation, accès à l’emploi, à l’éducation, aux soins, au logement) d’un système social sommairement dual. Afin de préciser les choses, de nombreuses enquêtes auprès des ménages ont été lancées, permettant d’élaborer des profils de pauvreté qui mettent en lumière un ensemble d’exclusions: de l’emploi formel, du crédit bancaire, de l’habitat décent, des soins modernes, de l’électricité, de l’eau… Les pauvres diversifient alors les risques en s’adonnant à plusieurs activités dans la même journée. La charge de la famille pèse encore davantage sur les femmes, et passé un certain seuil, sur les enfants extraits de l’école.

Source : Banque africaine de développement (2011), The Middle of the Pyramid. Dynamic of the Middle Class in Africa, Tunis.

CONSULTER L'ARTICLE